Note de lecture : Jeremy Davies, The Birth of the Anthropocene.

La version définitive (substantiellement modifiée) de cette note a paru dans les Annales Histoire Sciences Sociales. Merci de vous y référer en cas de citation:

Romain j. Garcier, 2017, « Jeremy Davies The Birth of the Anthropocene Oakland, University of California Press, 2016, ix-234 p. », Annales Histoire Sciences Sociales 72(02):465-467
DOI : 10.1017/S0395264917000634
Parmi la production académique sur l’anthropocène, le livre de Jeremy Davies appartient à la catégorie des synthèses réflexives, à l’image de L’Évènement Anthropocène de Bonneuil et Fressoz (2013). Ces deux ouvrages partagent le souci de positionner l’Anthropocène parmi les catégories de la pensée et de le rapporter à des faits observables – en l’occurrence des changements environnementaux rapides et de grande ampleur. La première phrase du livre l’annonce : « Ceci est un livre sur la manière de prendre la mesure d’une crise » (p.1). Mais si les deux ouvrages appartiennent aux « humanités environnementales », c’est différemment qu’ils prennent la mesure de la crise. Jeremy Davies n’est pas historien : il enseigne la littérature à l’université de Leeds. Son propos n’est pas d’interroger les mécanismes historiques qui ont rendu l’Anthropocène possible. Il s’agit plutôt d’explorer ce que l’Anthropocène est susceptible de produire au sein des représentations collectives et des imaginaires politiques.

Pour Davies, inspiré par le poète canadien Don McKay (né en 1942), la productivité du concept provient de sa capacité à resituer l’histoire humaine dans une autre temporalité que celle de l’humanité : celle du « temps profond » (deep time) de la planète (p.10-12). Cette expression, forgée par analogie avec le deep space de l’astrophysique, fait référence aux époques reculées dont l’existence nous est connue par la science géologique. Mobiliser la géologie pour déployer les significations de l’Anthropocène : voilà l’ambition de Davies. Cette mobilisation ne se fonde pas uniquement sur le discours savant mais aussi sur le langage poétique et l’art du conteur. Écrivain subtil, l’auteur déploie le concept scientifique d’Anthropocène pour extraire de nouvelles ressources sémantiques, de nouvelles possibilités expressives. Il y a des échos latouriens dans ce projet, dans son enrôlement des non-humains, dans les stratégies terminologiques qu’il applique, dans la commensalité élargie qu’il appelle de ses vœux.

Si le projet est ambitieux, sa mise en œuvre apparaît au début assez classique. Les trois premiers chapitres du livre constituent un triptyque familier pour les lecteurs francophones, en particulier s’ils viennent du champ scientifique de la géographie : à un tableau général des transformations planétaires induites par l’action humaine (pp. 15-40) succède une réflexion sur la pluralité des discours et des significations relatifs à l’Anthropocène (pp. 41-68). Suit aux pages 69-111 une description des enjeux proprement méthodologiques de l’identification d’un nouvel âge géologique et du rôle de la Commission Internationale de Stratigraphie, qui résonne avec l’article fameux de Lewis et Maslin (2015). Très bien écrites, bénéficiant d’un très solide ancrage scientifique, ces pages sont utiles à défaut d’être entièrement neuves. Elles nourrissent la « version de l’Anthropocène » (p. 108) que propose l’auteur, et qu’il ramasse en cinq thèses (p. 108-111).

La première reconnaît au concept d’Anthropocène une genèse et des connotations clairement néo-catastrophistes, qui attribuent à l’agir humain une place majeure dans les bouleversements observables (I). Pourtant, pour l’auteur, il est impossible de limiter l’Anthropocène à cette lecture étroite, puisqu’il appartient à une série d’époques géologiques antérieures, mais similaires (II). De ce fait, pour Davies, l’Anthropocène n’est intéressant que dans la mesure où il réinsère l’histoire humaine (ou celle de certains collectifs humains) dans celle d’une Terre marquée par une instabilité constitutive (III). L’intéressant n’est donc pas l’Anthropocène comme moment stabilisé, mais comme transition. C’est là qu’il acquiert une signification dynamique pour l’humanité (IV). De ce fait, l’auteur appelle à embrasser la dimension géologique de l’histoire humaine et ce d’autant plus que la géologie, par les teneurs en CO2 de l’atmosphère par exemple, est d’ores et déjà devenue politique (V).

Les deux derniers chapitres possèdent un statut assez différent des trois chapitres liminaires, puisqu’ils contrastent l’Anthropocène avec le temps profond de la géologie et des paléoclimats terrestres. La narration de « l’histoire naturelle de la planète » (l’expression apparaît p. 28) restitue la complexité des facteurs qui la conditionnent, et dans le même mouvement, évacue le scandale, l’exceptionnalité de l’Anthropocène d’un point de vue géologique. Le chapitre 4 constitue une sorte de digest des évolutions géologiques, climatiques et faunistiques de – 640 millions d’années au début de l’Holocène (12000 BP). Il met en scène une parade fantastique d’animaux disparus, de catastrophes globales, de continents qui s’entrechoquent. Le chapitre 5 propose « une nécrologie de l’Holocène » qui prend la forme d’une plongée sensible dans un âge et un environnement en voie d’effacement : l’ample narration vise à dissiper les perceptions abstraites, inertes de l’Holocène pour leur substituer la description d’une « scène vivante » (p.151), jusqu’aux temps historiques.

Que conclure de ces vastes mouvements ? Le lecteur reste un peu circonspect. Si l’on est fort prêt à concéder à l’auteur l’utilité du terme d’Anthropocène, « mot unique, fermement ancré dans les sciences, qui permet d’indiquer l’ampleur de l’urgence écologique moderne » (p. 195) et à rendre hommage à l’érudition qu’il démontre, on reste moins convaincu du succès politique de la réinscription de l’histoire humaine dans la géologie. Elle aboutit à des formulations étranges : difficile en effet de voir comment, à la suggestion du poète Don McKay, il est possible ou politiquement productif que les humains se sentent « appartenir au temps profond, tout comme les trilobites et les organismes de l’Édiacarien » (p.193). De fait, l’auteur semble tiraillé entre le souci des humains les plus vulnérables à ces changements globaux, et une position que l’on pourrait qualifier d’esthétique, sensible au sombre chatoiement de la catastrophe à venir, tellement inévitable qu’il convient de l’embrasser toute entière.

Une telle position esthétique aboutit à une curieuse domestication de l’Anthropocène, puisqu’elle le reconnaît comme un destin planétaire que la Terre a déjà rencontré géologiquement. Cette vision, censée réformer les perceptions collectives, me semble au contraire porteuse d’une curieuse résignation, qui n’est pas le sentiment politique le plus puissant. De ce fait, le livre apporte un message ambigu : s’il est utile comme synthèse de très bonne facture sur le moment Anthropocène, il déçoit quelque peu sur le plan des imaginaires et des ambitions politiques.

Bibliographie

Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz. L’Événement Anthropocène : La Terre, l’histoire et nous, Paris : Le Seuil, 2013, 320 p.

Simon L. Lewis et Mark A. Maslin (2015), « Defining the Anthropocene », Nature, 519, 171-180. doi:10.1038/nature14258

Note de lecture : Andreas Malm, Fossil Capital. The rise of steam power and the roots of global warming.

La version définitive (substantiellement modifiée) de cette note a paru dans les Annales Histoire Sciences Sociales. Merci de vous y référer en cas de citation:

Romain j. Garcier, 2017, « Andreas Malm Fossil Capital: The Rise of Steam Power and the Roots of Global Warming Londres, Verso, 2016, 496 p », Annales Histoire Sciences Sociales 72(02):484-487
DOI: 10.1017/S0395264917000725
 

Le livre d’Andreas Malm n’est pas un livre d’histoire à proprement parler. C’est un essai d’écologie humaine qui mobilise l’histoire pour tenter de trouver dans le passé les ressorts de situations et de problèmes contemporains. Cette enquête rétrospective porte sur l’origine du changement climatique et s’emploie à en mettre en évidence la cause efficiente jusqu’à aujourd’hui : le mode de production capitaliste. Malm cherche en effet à penser les liens qui unissent le capitalisme industriel, la consommation d’énergie et les émissions de gaz à effet de serre au sein de ce qu’il appelle « l’économie fossile » : « une économie fondée sur une croissance auto-entretenue dépendant de la consommation croissante de combustibles fossiles » (p.11). C’est à l’exploration de ces relations que le livre est consacré. Le propos en est parfois un peu sinueux parce qu’il est fondamentalement dialectique mais on peut se risquer à en donner ici la trame, avant de revenir sur quelques points qui méritent discussion.

L’enquête débute avec l’étude de la transition de la force hydraulique vers la machine à vapeur dans l’industrie cotonnière en Grande-Bretagne. Cette thématique maintes fois explorée dans l’historiographie mobilise généralement des explications que Malm regroupe sous l’étiquette de « modèles ricardiens-malthusiens » (chapitre 2). Ces argumentaires attribuent l’affirmation du charbon comme ressource énergétique industrielle à l’épuisement des sites propices à la force hydraulique, à l’accroissement rapide de la population, ou à des avantages comparatifs d’ordre économique ou technologique. En d’autres termes, d’après les auteurs lus par Malm (E.A. Wrigley, Richard G. Wilkinson, Kenneth Pomeranz) la transition vers le charbon a suivi une logique d’ordre technico-écologique, elle-même répondant à un modèle anthropologique qui postule la faim constitutive et insatiable de l’espèce humaine pour l’énergie. Ce modèle imprègne une large part de la littérature sur l’anthropocène.

Dans les chapitres 3 à 11, écrits d’une plume alacre qui ne répugne pas à l’ironie, Malm sape méthodiquement  les explications « ricardienne-mathusiennes » de la transition vers la vapeur et leur soubassement anthropologique : si une transition se produit entre 1834 et 1838 (p.80) ce n’est pas que l’utilisation de l’eau est trop coûteuse, techniquement malaisée ou qu’elle se heurte à une pénurie de sites exploitables. Non : c’est que le développement continué de l’hydraulique, à l’exemple du système complexe édifié par Robert Thom sur l’île de Butte dans les années 1820 (p.96 sq), aurait supposé des formes de coopération et de planification auxquelles les industriels du textile répugnaient, comme le montrent les tentatives avortées sur l’Irwell (Lancashire) et la Tame (Yorkshire). Mais surtout, la vapeur a permis à l’industrie de créer un espace-temps abstrait, indépendant des contraintes de l’espace concret ­(p.164) et des temporalités naturelles (p.193) – condition nécessaire au développement du capital.

Ce tableau historique, fondé sur l’analyse généalogique de sources imprimées, sert à nourrir (chapitres 12 et 13) une théorie du « capital fossile », c’est-à-dire de la « base énergétique des relations bourgeoises de propriété » (p.279). Le charbon et la vapeur ont été les clés du contrôle de la force de travail ; de ce fait, pour Malm, les énergies fossiles se trouvent au cœur de la circulation et de l’accroissement du capital : « pas moins que les transactions de marché, des quantités continument croissantes de CO2 sont un aspect nécessaire à la production de la plus-value » (p.289). Reprenant les célèbres équations du livre I du Capital, Malm les transforme pour y inclure l’énergie dans la production et la consommation des marchandises générales, et la production de l’énergie fossile elle-même (ou « accumulation primitive du capital fossile »). La figure de la page 291 donne une représentation synthétique des équations fondamentales de l’ « économie fossile ».

Le chapitre 14 applique ce cadre théorique à l’interprétation de la trajectoire économico-énergétique de la Chine contemporaine : depuis les années 2000, la hausse des investissements et de la disponibilité énergétiques y a entraîné une « expansion », une « intensification » et une « intégration » spatiale du capital (pp. 336-339), qui rendent difficile l’abandon souhaitable des énergies de stock (énergies fossiles) au profit des énergies de flux (vent, solaire). C’est précisément aux entraves placées par le capital au développement des énergies renouvelables que le chapitre 15 est consacré. Enfin, le chapitre 16 et dernier propose une conclusion politique : si l’origine du changement climatique est à chercher dans le mode de production et non dans l’anthropologie intime de l’espèce humaine, alors le changement climatique n’est pas un destin et une solution politique reste possible, dont la forme concrète reste à inventer dans un délai de plus en plus bref.

Complexe, composite, très riche, Fossil capital mérite plusieurs lectures (ne serait-ce que pour parvenir à suivre toutes les références bibliographiques : nichées dans les notes de fin de volume, elles ne sont pas récapitulées dans une bibliographie unifiée, ce qui est spectaculairement irritant). La démarche de Malm résonne fortement avec les travaux de Timothy Mitchell (sur les relations entre énergies fossiles et politique) et de David Harvey (sur la spatialité du capital)[i]. Elle s’en distingue par un certain nombre de questionnements qui, sont s’ils sont méthodologiques et épistémologiques, n’en n’ont pas moins une puissante portée politique. J’en détaillerai quatre.

Le premier est le statut de la causalité. Malm critique la contrefactualité implicite des modèles explicatifs du déclin de l’hydraulique ou de la transition vers les énergies fossiles : étrangement, ils aboutissent à faire de l’affirmation du charbon une sorte de nécessité naturelle. En réintroduisant une réflexion sur le pouvoir et la capacité de contrainte, Malm invoque un régime de causes très différent : comme il l’écrit lapidairement p.267, « la vapeur a gagné parce qu’elle augmentait le pouvoir de certains sur les autres ». D’autre part, comme T. Mitchell l’a fait pour le couple énergie et démocratie, Malm inverse la relation causale entre énergie et croissance, rejoignant en cela certains travaux économiques récents, non marxistes. David I Stern et Gaël Giraud par exemple montrent que ce n’est pas la croissance économique qui tire la consommation énergétique, mais l’inverse ; et que l’élasticité du produit intérieur brut par rapport à l’énergie est de l’ordre de 60% (contre 8 à 10% dans la théorie économique classique).

Deuxièmement, Malm propose une réflexion à mon sens assez nouvelle sur la notion de « transition », qui éclaire les débats contemporains sur les transitions énergétique ou écologique. En effet, pour Malm, la transition n’est pas simplement la substitution d’une énergie à une autre, ou le « saut quantitatif » (p. 259) qui permet de répondre de manière mécanique à une demande énergétique croissante. La transition n’est pas non plus substantiellement le passage d’une configuration socio-technique à une autre (pour parler un langage qui n’est pas celui de Malm). Pour lui, la transition historique vers le charbon est une sorte de propriété émergente du capitalisme lui-même: elle ne peut donc se comprendre que par rapport aux logiques du capital. Ce qui change du tout au tout le statut des transitions contemporaines : faut-il chercher leur moteur dans les progrès technologiques ? De nouveaux collectifs d’acteurs ? Ou dans les sombres rouages du mode de production contemporain? Les implications politiques diffèrent drastiquement.

Troisièmement, Malm témoigne d’un intérêt soutenu pour la spatialité de la transition énergétique. Si son alma mater est l’université de Lund, lieu d’exercice du célèbre géographe Torsten Hägerstrand, Malm n’est pas intéressé aux questions de localisation ou de diffusion (la preuve en est l’absence cruelle de toute carte ou illustration parmi les 488 pages du livre : elles auraient été bienvenues). En revanche, en lecteur de Henri Lefebvre (la pensée de David Harvey est curieusement beaucoup moins explicitement présente), il est particulièrement sensible au caractère à la fois construit et constitutif de l’espace, à son rôle dans la production et l’intelligibilité des phénomènes sociaux. La transition ne se matérialise que dans l’espace et par l’espace : elle doit donc être pensée comme un agencement spatio-temporel, et pas simplement comme une césure/rupture chronologique.

Enfin, Malm fait une contribution majeure au débat sur l’Anthropocène, et plus spécifiquement, à l’imputation des responsabilités pour le changement climatique. On sait que cette imputation suit plusieurs lignes de rupture, selon que l’on suit l’hypothèse de William Ruddiman d’un démarrage du réchauffement avec les débuts de la riziculture, ou non ; selon qu’on considère les émissions cumulées de gaz à effet de serre ou les émissions marginales ; selon qu’on considère les contributions sur une base nationale ou sectorielle… Les réflexions de Malm permettent de déplacer ces discussions : en affirmant que le changement climatique n’est pas le fait de l’humanité comme espèce, mais du capitalisme comme mode de production; que la responsabilité n’en incombe pas au consommateur individuel mais au système productif qui encourage la consommation comme source de croissance ; que la transition vers les renouvelables doit faire une part à des formes de planification très antinomiques avec l’idée de marché, il ouvre à certains possibles politiques.

Pris ensemble, ces aspects (parmi bien d’autres) font de Fossil capital une très riche lecture et une source de réflexions : on ne peut que souhaiter qu’il soit rapidement traduit en français.

[i] Timothy Mitchell. Carbon Democracy. Le pouvoir politique à l’ère du pétrole. Le Découverte, 2013, 330 p.

David Harvey. Géographie et capital : Vers un matérialisme historico-géographique. Syllepse, 2010, 280 p.

Lectures estivales d’agrégation

L’Afrique : du Sahel et du Sahara à la Méditerranée

On remarquera qu'en 1811, on postulait l'existence d'une immense chaîne de montagne barrant l'Afrique d'est en ouest
A New Map of Africa, John Cary, 1811

Je suis partisan, en matière d’été avant l’agrégation, de prendre de vraies vacances reposantes. Le galop de la préparation est en effet fort court et intense (septembre-février) : il importe d’arriver au concours fraîche et pleine d’allant.

Par ailleurs, il faut bien comprendre qu’une préparation efficace se fait exactement comme un coloriage où l’on doit d’abord relier des points entre eux : il est inutile de commencer à colorier avant d’avoir tracé les contours. Donc, il est inutile de se lancer dans des lectures complexes avant d’avoir balisé le champ de ce qu’il y a à savoir. Ce sera l’objet des tous premiers cours.

En revanche, pour la géographie régionale (ou des territoires), la période de l’été est utilement employée à lire des romans ou des récits qui relatent une ambiance, des préoccupations, des noms de lieux, plutôt qu’à lire de la géographie académique dont vous ne retiendrez rien. Cherchez des atmosphères plutôt que des faits. Cela vous servira.

Je vous suggère donc  une série de livres à lire sur la plage ou dans une chaise longue.

  • Boyle T.C. Water Music, Phébus, 2012 : un énorme (800 p.) récit épique sur les aventures de Mungo Park au début du 19e siècle, à la recherche du fleuve Niger.
  • Caillié, René. Voyage à Tombouctou, La Découverte, 2007 (2 tomes !).
  • Fromentin, Eugène. Un Été dans le SaharaUne Année dans le Sahel: ces textes se trouvent en poche et dans les œuvres complètes publiées en Pléïade en 1984.
  • Le Clezio, Jemia et JMG. Gens des Nuages, Flammarion, 1999. (avec des photographies. Ce livre est bien supérieur au très surfait Désert du même Le Clézio).
  • Monod, Théodore. Méharées, Actes Sud/Babel, 1998.
  • Park, Mungo. Voyage dans l’intérieur de l’Afrique, La Découverte, 2009.

Les cadrages des questions au concours se trouvent ici :

http://media.devenirenseignant.gouv.fr/file/agregation_externe/06/3/p2018_agreg_ext_geographie_741063.pdf

Un peu de géographie historique

Eric a récemment attiré mon attention sur un article de Philippe Boulanger, « La renaissance de la géographie historique en France depuis les années 1990 », paru dans la Revue de géographie historique en 2012. Ph. Boulanger y propose un aperçu du développement de la géographie historique depuis les origines et donne des clés utiles pour comprendre le champ. En particulier, il distingue deux manières de procéder : la géographie dite rétrospective (qui utilise des méthodes géographiques pour les appliquer à des situations passées) ; et la géographie historique au sens strict, qui propose « la recherche dans le passé d’une explication du présent » (de Planhol).

Ph. Boulanger a la générosité de citer mon travail de thèse parmi les éléments qui ont apporté à ce champ dans les années récentes. Mais, aussi convaincu que je sois de l’utilité et de l’intérêt de la géographie historique (au sens large) comme approche de recherche, je suis loin de partager la confiance de Ph. Boulanger dans le futur d’une branche de la discipline que je crois moribonde. Plus exactement, je crois que la géographie historique comme champ autonome n’a aucun avenir dans le contexte universitaire actuel. En revanche, je pense que les méthodes de la géographie historique sont extraordinairement utiles dans certains domaines, et en particulier dans celui que je connais le mieux, les études environnementales.

Je partirai de deux expériences qui, je crois, éclairent un peu la situation.

Première expérience : quand je suis allé faire un post-doctorat en Angleterre, je me suis aperçu que la plupart des géographes humains de plus de cinquante ans avaient tous commencé leur carrière par un doctorat en géographie historique. Derek Gregory, David Harvey, Nicky Gregson, et d’autres : toutes et tous ont travaillé dans le champ avant d’en sortir. Quand ils évoquent les raisons qui ont motivé ce qu’ils décrivent parfois comme une « réinvention de soi », ces géographes britanniques citent la difficulté d’introduire de concilier des recherches en géographie historique avec des considérations théoriques. Ce n’était pas si difficile au début : ces géographes s’inscrivaient tous dans une perspective marxiste (que curieusement Ph. Boulanger n’évoque pas du tout). C’est assez logique : la théorie marxiste faisait la promesse d’ouvrir le « continent histoire », selon l’expression d’Althusser. Mais progressivement, ils ont suivi des évolutions divergentes : certains (Harvey) ont conservé un fort ancrage marxiste, mais se sont détachés de la géographie historique. Derek Gregory quant à lui a conservé un intérêt pour les questions de géographie historique, mais en les réinscrivant dans un cadre théorique radicalement différent (études postcoloniales). Gregson, pour sa part, a abandonné de concert la géographe historique et le marxisme en adoptant des vues plutôt latouriennes des questions sociales contemporaines. Dans tous les cas, ce qui ressort, c’est le rapport complexe de la géographie historique avec la théorie, et en particulier, la difficulté de postuler une unité théorique de la géographie historique. La situation est encore plus marquée en France. La question ne se posait pas dans le paradigme classique, vidalien, puisque la géographie était structurellement historique. Mais suite à l’effacement de ce paradigme, comment repenser la discipline elle-même ? Quelle est aujourd’hui la théorie dont pourrait se prévaloir la géographie historique ? Que cherche-t-elle à expliquer ? Si l’on regarde, les états de l’art parus récemment dans Progress in Human Geography sous la plume de Karl Offen, on s’aperçoit que les travaux de géographie historique conduits actuellement à l’échelle internationale ont le souci de contribuer à une connaissance géographique plus générale, en incorporant des considérations théoriques nouvelles ou en introduisant des méthodes innovantes.

Deuxième expérience, plus personnelle : en 2005, fraîchement titulaire d’un doctorat en géographie historique de l’environnement bien reçu dans la communauté des géographes, j’ai dû me rendre à l’évidence. Ca n’intéressait absolument personne – il m’a fallu plus de 5 ans et une reconversion thématique pour trouver un poste permanent à l’université. Je déconseille aujourd’hui formellement à mes étudiants de se lancer dans des sujets de géographie historique. Plus aucun poste n’est affiché, depuis de nombreuses années, en « géographie historique ». Quelques géographes ont pu trouver à s’employer dans les années récentes en faisant valoir un ancrage « histoire et épistémologie de la discipline » plus qu’un ancrage de géographie historique traditionnelle (Debarre). D’autres travaillaient dans le domaine de la géographie de l’environnement (Rochel, Gautreau, Le Lay). On peut bien sûr déplorer cet état de fait. Mais j’y vois aussi le signe que la géographie historique est passée de mode en France parce qu’elle n’a pas su faire la démonstration qu’elle pouvait s’insérer dans les conversations géographiques contemporaines, du point de vue des thèmes, des approches ou des méthodes. Les géographes qui conservent un intérêt pour la passé ne se réclament plus de la géographie historique, parce que ce n’est plus l’endroit où se tiennent les conversations scientifiques.

Ces deux aspects pourraient laisser accroire que je m’emploie à jeter le bébé avec l’eau du bain. Rien ne serait plus faux. Si je pense que la géographie historique en tant que sous-discipline n’a guère d’avenir (sous les deux rapports de sa relation à la théorie et de son inscription dans un champ professionnel), je suis un fervent partisan de la mobilisation méthodique d’informations historiques pour des recherches contemporaines. Cela impose bien sûr de mobiliser, pour l’analyse des données, les méthodes actuelles (SIG). Cela impose aussi de repenser la relation aux archives, qui restent uniques parmi les sources qualitatives par la densité d’informations qu’elles procurent. J’écrirai probablement sur ce sujet dans le futur.

Ah! Un peu de géopolitique!

L’Ecole Energie Recherche du CNRS, à destination des doctorants et des jeunes docteurs, m’a invité à présenter une conférence vespérale lors de la prochaine édition qui se tiendra mi mars à Roscoff. Voici le résumé de mon intervention, intitulée « Energie et géopolitique : déconstruire quelques idées reçues »:

« L’énergie est souvent traitée dans les médias et par les « géopolitologues » professionnels comme un cas d’école des tensions et des rivalités de nature géopolitique. La maîtrise des ressources énergétiques y est communément analysée comme une composante essentielle de la stratégie des Etats et décrite comme le ressort ultime de leur politique (notamment étrangère). Ces explications convoquent une série d’acteurs clairement identifiés : les Etats eux-mêmes, mais aussi les compagnies pétrolières, les industriels du « lobby nucléaire », les organisations internationales, tous engagés dans des relations complexes pour capter et sécuriser les approvisionnements énergétiques. Des cartes sont mobilisées pour asseoir ces présentations et donner un caractère d’évidence à la « grande géopolitique » qu’elles invoquent et décrivent.

Ma présentation se propose de prendre le contrepied de cette lecture des enjeux énergétiques globaux, en montrant qu’elle est impuissante à saisir ce qui se joue politiquement autour des enjeux énergétiques contemporains. En me fondant sur les idées développées par Timothy Mitchell dans Carbon Democracy (La Découverte, 2013), par Andrew Barry dans Material Politics : Disputes along the pipeline (Wiley, 2013) et par Gabrielle Hecht dans Uranium africain : une histoire globale (Le Seuil, 2016), j’argumente qu’il est nécessaire de « re-matérialiser » les discussions autour des enjeux énergétiques, en substituant à une lecture en termes de rivalités étatiques une considération sérieuse des propriétés matérielles des formes prises par l’énergie et de leurs conséquences politiques. Cela permet de renverser les perspectives géopolitiques en en faisant varier les échelles géographiques, et surtout, de faire une place aux enjeux ouverts par les formes énergétiques à l’ère de la transition énergétique. »

MàJ : télécharger le PDF de ma présentation

Cartographier la radicalisation islamiste

Dans le cours que je donne cette année à l’ENS de Lyon, les étudiants et moi regardons les formes que prend aujourd’hui la production graphique et cartographique. Des infographies, des cartes partout. Comme l’écrivait Mediapart récemment, le débat public aujourd’hui est informé, structuré, orienté par des cartes. Celles d’Emmanuel Todd. Celles de Christophe Guilluy. Les cartes nourrissent notre imaginaire politique. Eux, nous. Ca, là. D’où viennent les migrants ? Combien sont-ils ? Et les catholiques zombies ?

Les cartes, pour reprendre les termes de Michel Foucault, sont des « dispositifs » et à ce titre, elles sont toujours stratégiques. Une carte répond toujours à une intention et toujours, elle produit la réalité qu’elle donne à voir. Sa puissance vient de son caractère évident, définitif. Et c’est pour cela qu’il faut critiquer les cartes, comprendre leur construction, les effets qu’elles cherchent à produire, ou qu’elles produisent. Critiquer les cartes et les faire en connaissance de cause, c’est une manière de se garder du pouvoir des dispositifs. Parce que le dispositif est le plus fort quand il parvient à devenir invisible.

Je viens de tomber sur ces cartes des radicalisations islamistes en France – les personnes signalées pour radicalisation entre avril 2014 et mai 2015. Malgré leur apparente différence, ces cartes sont identiques : elles sont construites à partir des mêmes données de l’UCLAT. La première version est tirée du rapport parlementaire de Patrick Menucci N° 2828 du 2 juin 2015 sur « la surveillance des filières et des individus djihadistes ». Le rapport est disponible ici. La carte se trouve page 25. La seconde carte a paru dans la presse. Les couleurs ont été changées, mais les données restent identiques.

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Il existe des règles de réalisation des cartes. On appelle ces règles (conventionnelles mais jamais arbitraires) la « sémiologie graphique ». Elles visent à assurer que la carte reste un outil de langage, un vecteur de communication efficace parce que non ambigu. Le biais des cartes est inévitable, parce que la carte est une représentation. Respecter les règles de la sémiologie graphique, c’est une manière de s’assurer qu’on n’aggrave pas les biais de la carte.

Ces cartes brisent trois règles de la sémiologie graphique. Pas moins.

Ne pas appauvrir les données sans nécessité.

Ces cartes recensent des individus. Or, ce qui est représenté, ce sont des classes d’individus. Pourquoi grouper ces individus en classes quand on pourrait les représenter par des cercles proportionnels par exemple, qui conserveraient les vrais rapports entre les départements ?

Choisir des bonnes bornes de classe.

Mais admettons : faisons des classes. Les individus ici sont groupés en 7 classes. Ces classes ne sont pas d’égale amplitude : 10 pour certaines, 5 pour d’autres, ou 20. Mais pourquoi ? Pour la dernière, on ne connaît pas l’amplitude. « 50+ » : est-ce que c’est 51 ? 248 ? 1200 ?

Choisir les couleurs en connaissance de cause.

Pourquoi les deux cartes diffèrent-elles ? Parce que les couleurs ont été modifiées entre la première et la seconde. Les couleurs sur la seconde sont meilleures, car elles induisent l’idée d’une hiérarchie, absente de la première. Mais pourquoi alors introduire le noir, qui rompt cette hiérarchie ? Y a-t-il une différence substantielle entre les départements où 49 radicalisations ont été recensées et les départements où 50 radicalisations l’ont été ? Et le noir n’est pas non plus une couleur anodine.

Alors entendons-nous bien. Je ne suis pas là pour donner des leçons aux gens qui ont fait ces cartes. Mais elles me posent problème parce qu’elles ne me permettent pas de comprendre ce qui se passe. Si on fait une carte, c’est pour localiser un phénomène mais aussi pour comprendre ses conditions d’émergence. Qu’est-ce que me disent ces cartes ? Qu’il faut avoir peur du noir ? Que le rose c’est mieux ? Que les jihadistes sont partout ? Je ne sais pas. Et là, tout de suite, j’ai besoin de comprendre.

Un cadeau stylé

Parce que ça prend tellement de temps à faire qu’il vaut mieux partager le résultat: voici, réalisés par votre serviteur, les styles EndNote X7 pour les revues L’Espace Géographique et Géomorphologie: Relief, Processus, Environnement (pour article en anglais – la localisation française suit).

Les fichiers sont zippés.

Télécharger le style de L’Espace géographique.

Télécharger le style de Géomorphologie (anglais).

Télécharger le style de Géomorphologie (français).

Trois nouveaux articles

La période est faste en parutions, avec deux nouveaux papiers « nucléaire » (en attendant un nouveau gros papier plus environnemental) et un papier « oasis ».

Le premier, paru en décembre dans L’Espace Géographique, propose une interprétation géolégale de la politique française de gestion des déchets radioactifs de faible activité. L’idée que je défends est que la centralisation actuelle de la gestion de ces déchets est appuyée sur des outils juridiques peu durables, pour des raisons matérielles (saturation des sites de stockage) et financière (envolée des coûts de traitement). Voir l’article ici.

Le second, paru aujourd’hui dans EspacesTemps.net propose une analyse des débats publics autour du démantèlement de SuperPhénix. Avec Yves Le Lay, nous reprenons les concepts de controverse/polémique/conflit pour analyser la fermeture et la déconstruction de SuperPhénix. L’article est librement disponible ici.

Le troisième, écrit avec Jean-Paul Bravard, propose une réflexion un peu provocante (post-coloniale) sur les objets utilisés pour décrire la géographie tropicale – ici, en l’occurrence, le concept d’oasis, qui est tout sauf simple… Le papier se trouve ici. Il reprend les idées plus fouillées qui se trouvent dans notre grand oeuvre, « Qu’est-ce qu’une oasis? », paru dans les mélanges Dunand l’année passée.