Cartographier la radicalisation islamiste

Dans le cours que je donne cette année à l’ENS de Lyon, les étudiants et moi regardons les formes que prend aujourd’hui la production graphique et cartographique. Des infographies, des cartes partout. Comme l’écrivait Mediapart récemment, le débat public aujourd’hui est informé, structuré, orienté par des cartes. Celles d’Emmanuel Todd. Celles de Christophe Guilluy. Les cartes nourrissent notre imaginaire politique. Eux, nous. Ca, là. D’où viennent les migrants ? Combien sont-ils ? Et les catholiques zombies ?

Les cartes, pour reprendre les termes de Michel Foucault, sont des « dispositifs » et à ce titre, elles sont toujours stratégiques. Une carte répond toujours à une intention et toujours, elle produit la réalité qu’elle donne à voir. Sa puissance vient de son caractère évident, définitif. Et c’est pour cela qu’il faut critiquer les cartes, comprendre leur construction, les effets qu’elles cherchent à produire, ou qu’elles produisent. Critiquer les cartes et les faire en connaissance de cause, c’est une manière de se garder du pouvoir des dispositifs. Parce que le dispositif est le plus fort quand il parvient à devenir invisible.

Je viens de tomber sur ces cartes des radicalisations islamistes en France – les personnes signalées pour radicalisation entre avril 2014 et mai 2015. Malgré leur apparente différence, ces cartes sont identiques : elles sont construites à partir des mêmes données de l’UCLAT. La première version est tirée du rapport parlementaire de Patrick Menucci N° 2828 du 2 juin 2015 sur « la surveillance des filières et des individus djihadistes ». Le rapport est disponible ici. La carte se trouve page 25. La seconde carte a paru dans la presse. Les couleurs ont été changées, mais les données restent identiques.

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Il existe des règles de réalisation des cartes. On appelle ces règles (conventionnelles mais jamais arbitraires) la « sémiologie graphique ». Elles visent à assurer que la carte reste un outil de langage, un vecteur de communication efficace parce que non ambigu. Le biais des cartes est inévitable, parce que la carte est une représentation. Respecter les règles de la sémiologie graphique, c’est une manière de s’assurer qu’on n’aggrave pas les biais de la carte.

Ces cartes brisent trois règles de la sémiologie graphique. Pas moins.

Ne pas appauvrir les données sans nécessité.

Ces cartes recensent des individus. Or, ce qui est représenté, ce sont des classes d’individus. Pourquoi grouper ces individus en classes quand on pourrait les représenter par des cercles proportionnels par exemple, qui conserveraient les vrais rapports entre les départements ?

Choisir des bonnes bornes de classe.

Mais admettons : faisons des classes. Les individus ici sont groupés en 7 classes. Ces classes ne sont pas d’égale amplitude : 10 pour certaines, 5 pour d’autres, ou 20. Mais pourquoi ? Pour la dernière, on ne connaît pas l’amplitude. « 50+ » : est-ce que c’est 51 ? 248 ? 1200 ?

Choisir les couleurs en connaissance de cause.

Pourquoi les deux cartes diffèrent-elles ? Parce que les couleurs ont été modifiées entre la première et la seconde. Les couleurs sur la seconde sont meilleures, car elles induisent l’idée d’une hiérarchie, absente de la première. Mais pourquoi alors introduire le noir, qui rompt cette hiérarchie ? Y a-t-il une différence substantielle entre les départements où 49 radicalisations ont été recensées et les départements où 50 radicalisations l’ont été ? Et le noir n’est pas non plus une couleur anodine.

Alors entendons-nous bien. Je ne suis pas là pour donner des leçons aux gens qui ont fait ces cartes. Mais elles me posent problème parce qu’elles ne me permettent pas de comprendre ce qui se passe. Si on fait une carte, c’est pour localiser un phénomène mais aussi pour comprendre ses conditions d’émergence. Qu’est-ce que me disent ces cartes ? Qu’il faut avoir peur du noir ? Que le rose c’est mieux ? Que les jihadistes sont partout ? Je ne sais pas. Et là, tout de suite, j’ai besoin de comprendre.

Un fond de carte de l’Inde

En téléchargement, un fond de carte en PDF de l’Inde réalisé par votre serviteur. Il comporte l’état du Telangana. Le niveau de détail est grand – attention en cas d’impression.

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Un cadeau stylé

Parce que ça prend tellement de temps à faire qu’il vaut mieux partager le résultat: voici, réalisés par votre serviteur, les styles EndNote X7 pour les revues L’Espace Géographique et Géomorphologie: Relief, Processus, Environnement (pour article en anglais – la localisation française suit).

Les fichiers sont zippés.

Télécharger le style de L’Espace géographique.

Télécharger le style de Géomorphologie (anglais).

Télécharger le style de Géomorphologie (français).

Souvenirs souvenirs

Le plus haut sommet de l’île de Man, juin 2013

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Trois nouveaux articles

La période est faste en parutions, avec deux nouveaux papiers « nucléaire » (en attendant un nouveau gros papier plus environnemental) et un papier « oasis ».

Le premier, paru en décembre dans L’Espace Géographique, propose une interprétation géolégale de la politique française de gestion des déchets radioactifs de faible activité. L’idée que je défends est que la centralisation actuelle de la gestion de ces déchets est appuyée sur des outils juridiques peu durables, pour des raisons matérielles (saturation des sites de stockage) et financière (envolée des coûts de traitement). Voir l’article ici.

Le second, paru aujourd’hui dans EspacesTemps.net propose une analyse des débats publics autour du démantèlement de SuperPhénix. Avec Yves Le Lay, nous reprenons les concepts de controverse/polémique/conflit pour analyser la fermeture et la déconstruction de SuperPhénix. L’article est librement disponible ici.

Le troisième, écrit avec Jean-Paul Bravard, propose une réflexion un peu provocante (post-coloniale) sur les objets utilisés pour décrire la géographie tropicale – ici, en l’occurrence, le concept d’oasis, qui est tout sauf simple… Le papier se trouve ici. Il reprend les idées plus fouillées qui se trouvent dans notre grand oeuvre, « Qu’est-ce qu’une oasis? », paru dans les mélanges Dunand l’année passée.

A propos de David Delaney

David Delaney est un chercheur important dans le domaine « géographie et droit ». Son Race, Place and the Law (1998) analyse les mécanismes juridiques qui permettaient de produire les espaces de la ségrégation raciale aux USA. A partir de cas frappants (est-ce qu’une esclave de Louisiane accompagnant son maître à New York se trouvait de facto ou de jure libérée de l’aliénation relative à son statut, l’état de New York ne reconnaissant pas l’esclavage ?), il interroge la capacité du droit à contraindre les corps et à enrôler les espaces dans l’imposition d’un ordre socio-spatial.

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Je viens de finir son dernier livre, Nomospheric Investigations. Delaney emprunte ici un chemin différent, puisqu’il ambitionne de proposer un cadre théorique robuste aux approches géo-légales. Il n’existe en effet pas véritablement de « théorie géo-légale », ce qui pourrait s’expliquer par bien des raisons. Citons-en deux : la difficulté de proposer une définition formelle ou substantielle du droit (pour ne rien dire de l’espace !), la variété des systèmes et des pratiques juridiques selon les lieux. De ce fait, les travaux de géographie du droit proposent généralement des études de cas ponctuelles analysant le rôle du droit dans des configurations socio-spatiales très déterminées. Delaney, lui, propose un cadre général, fondé sur le concept de « nomosphère » et ses déclinaisons adjectivales.

La lecture du livre n’est pas simple – pour une raison, qui elle, est simple. Pour Delaney, le droit confère un sens – meaning – aux espaces, sens ouvert aux interprétations et aux contestations. Pour cette raison, le droit entretient avec l’espace des relations dialectiques (même si Delaney n’utilise jamais le terme). Delaney est donc conduit à adopter une approche dialectique dans son exposition. Confronté à ce même problème, Jacques Lévy avait fait un choix très différent dans l’Espace légitime, puisqu’il avait opté pour un mode d’exposition très spinozien, à base d’axiomes, de lemmes et de démonstrations. Comme pour tous les ouvrages qui insistent sur la labilité intrinsèque des concepts et des définitions (au hasard : le Capital, de Marx), la lecture de Delaney n’est pas aisée. Dans les quelques billets qui suivent, je tenterai néanmoins de présenter et de commenter ses propositions théoriques.

Secrets nucléaires

Le nucléaire a ceci de frustrant, quand on le prend comme objet de recherches, que l’on ne peut faire état que d’une fraction de ce que l’on est amené à voir. J’ai des dizaines de pages de notes sur des situations, des conversations, des observations que je ne peux pas exploiter. Les clauses de confidentialité grèvent la possibilité de communiquer la totalité des faits appris ou observés (même quand ils n’ont rien de particulièrement sulfureux). Et surtout, déontologiquement, il faut être certain de toujours protéger l’anonymat de ses interlocuteurs.

J’ai été amené à discuter du secret la semaine dernière au LATTS, qui m’avait invité à donner un papier en séminaire (le papier portait sur le rôle des classifications dans la conduite des affaires du monde, pour le dire vite). La discussion a dérivé sur la nature du secret dans les enquêtes géographiques. Je faisais valoir que la distinction de Hugh Gusterson, dans son People of the Bomb, était particulièrement opérante: le secret ne vaut pas comme contenu mais comme rituel. Cela m’avait particulièrement frappé un soir de 2010, quand j’allai à un rendez-vous sur un site nucléaire. C’était la fin de la journée. Je ne connaissais pas mon interlocuteur, auquel m’avait introduit une connaissance commune. Entré en voiture sur le site, passé par le poste de contrôle (qui m’avait fait vider mes poches à la recherche de clés USB, cet objet d’apocalypse), j’avais un peu tatônné pour trouver le lieu précis du rendez-vous, poussé quelques portes au hasard, me retrouvant dans de grands halls bourdonnants et vides, peuplés de machines étranges. J’avais finalement trouvé le chemin du petit bureau où m’attendait mon rendez-vous. La discussion avait été intéressante et animée. Et puis, j’avais demandé, à un moment, une précision sur les coûts de ce que me décrivait mon interlocuteur. Là, la réponse avait été ennuyée mais ferme: « Je ne peux pas répondre ». Je relançais: « Même avec des ordres de grandeur? ». De plus en plus ennuyé, mon interlocuteur m’avait dit: « Non, ça, vraiment, je ne peux pas. »

Le lendemain, j’avais fait une recherche plus précise, en utilisant des mots clés très spécifiques. Et là, je tombai sur un dossier de presse complet rédigé par l’institution en question, qui donnait la totalité des chiffres qui m’intéressaient. Le dossier était même destiné à un « petit déjeuner de presse », c’est dire que les chiffres étaient tellement peu sensibles que les journalistes ne risquaient pas de s’étouffer avec leur croissant… Le secret: pas un contenu, un rituel.

Géographie et droit à Londres

Une très belle triple session « Géographie et droit » va être organisée au colloque annuel de la Royal Geographical Society à Londres en août. Les sessions de l’année dernière avaient été remarquables, et je suis très heureux que mon papier sur la production d’effets géographiques par les subtilités du droit des déchets nucléaires ait été accepté.

Plus d’informations sur la session sur le blog de Luke Bennett, de Sheffield Hallam.

Que dire de l’Égypte?

J’écrivais dernièrement à O. que sur le site d’El Deir, à Kharga, avec Jean-Paul Bravard, nous avions été amenés à développer une « géomorphologie historique d’insipiration deleuzienne ». C’est la stricte vérité.

Deir

El Deir est le site fascinant que nous explorons depuis 2008, dans l’ANR conduite par Gaëlle Tallet. Un peu à l’écart de l’axe principal de l’oasis, il possède des vestiges antiques puissants et rugueux. Pas d’afféteries royales ou liturgiques, mais quelques bâtiments simples, martiaux, dépouillés, abrités sous le djebel El Ghannaïm. Une grande forteresse en briques crues, datée de la fin du 2e s. AD, qui résiste tant bien que mal aux vents corrosifs venus du nord. Un temple rural dont il reste quelques bâtiments debout. Et un parcellaire agricole encore visible dans ses murets et ses élévations de pierre, dont la reconstitution a constitué un grand casse-tête. Car au Deir, la question que nous nous sommes posés, c’était « à quoi ressemblait le site à l’époque antique? ». Je me suis longtemps dit que n’étant ni géomorphologue, ni géoarchéologue, je n’étais pas le mieux placé pour faire une contribution à la compréhension du site (qui doit tant aujourd’hui à l’immense sagacité de JPB). Etrangement, c’est en cédant à ma pente naturelle — celle d’un lecteur compulsif et exhaustif — que je pense avoir contribué davantage à reconstituer l’histoire du site. Deux grands types de lectures, ami lecteur: les géographes de la fin du 19e siècle, et Gilles Deleuze… to be continued…

Et moi, je m’appelle Arthur

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