Géographie et bande dessinée

On m’a offert hier un livre paru en septembre chez J-C Lattès et qui m’avait échappé. Intitulé « Le ciel ne va pas nous tomber sur la tête », il rassemble un ensemble de géographes autour d’un thème: pourquoi la crise de l’environnement, ce n’est pas si grave que ça. Il y a beaucoup de choses intéressantes dans le livre – en particulier, l’usage répété d’un « les géographes » collectif, qui paraîtrait ahurissant dans d’autres disciplines (peut-on imaginer un sociologue parler au nom « des sociologues », par exemple?). Je n’ai pas encore fini le livre, mais son existence est en soi très intéressante en ce qu’elle révèle des points aveugles de la discipline, telle qu’elle se pratique aujourd’hui en France. Ce qui frappe, en particulier, c’est la volonté farouche de s’abstraire et du politique et des questions économiques – comme si les questions environnementales étaient aujourd’hui des questions apolitiques, où l’économie ou l’argent n’intervenaient jamais.

De la matérialité en période de fêtes

La fin de l’année est assez intense, je dois dire, à jongler sans rien faire tomber avec les balles de mes vies parallèles.  L’important est d’apprendre non pas la coordination, mais les différences de hauteur entre les balles — envoyer celle là plus haut pour se laisser le temps de relancer cette autre, plus proche. Entre le jonglage, ou peut-être au milieu, je m’emploie à lire abondamment — j’ai fini le gros pavé de Descola, « Entre Nature et Culture », que je m’étais promis de lire depuis longtemps.  Je lis beaucoup de Latour, que j’apprécie de plus en plus (et que j’ai trouvé très agréable et stimulant à écouter il y a deux semaines); et beaucoup de Callon, dont la langue est moins fleurie, moin sémillante, mais les préoccupations peut-être davantage proches des miennes. J’ai fini dans le train hier le bouquin de Souriau auquel Latour fait maintenant sans cesse référence (au point d’en susciter une nouvelle édition, plus de 65 ans après la première). J’ai repris le bouquin de Daniel Miller sur la matérialité et je m’emploie à lire autour, pour couvrir un peu mieux théoriquement le thème complexe de la matérialité en sciences sociales.
Ah, la matérialité! Sans entrer dans les détails de ses méandres académiques, il est intéressant de constater qu’elle constitue aujourd’hui une donnée stratégique dans les luttes intradisciplinaires — cf. les appels en géographie anglosaxonne à « rematérialiser » les débats après le « cultural turn », et la réaction assez violente de ceux qui se sentent menacés par cette évolution — John Wylie par exemple. Je n’interprète pas autrement le bizarre article d’Environment and Planning A qui ressemble à un cri désespéré, à un « Non, je ne suis pas nu! Non, je ne suis pas mort », hugolien dans son écho caverneux et ses promesses d’apocalypse. En même temps, et c’est comme cela que s’explique ma stratégie de lecture, cher et hypothétique lecteur, l’approche de la matérialité en géographie anglosaxonne ne me convainc pas, parce qu’elle fait bon marché des médiations. Tout se passe comme si l’agency des matières (pour reprendre le concept toujours controversé d’Andrew Pickering) s’exprimait de manière isotopique, sans considération pour les dispositifs de prise en charge qui non seulement tentent de les réguler, mais qui d’une certaine manière, sont des conditions de possibilités de l’expression de l’agency des matières elle-même. Le risque est d’aboutir, comme me le confiait un célèbre universitaire britannique à l’issue d’un séminaire l’année dernière à Londres où nous nous étions retrouvés à quelques-uns à finir une méchante bouteille de blanc sicilien en face du mémorial à Albert, trainés là par cet éminent collègue qui proclamait son amour sans partage pour ce monument kitsch, le risque donc est d’aboutir à refétichiser les matières et les objets.


Cela dit et ce sera ma conclusion, je vais re-réfléchir au fétichisme des objets et des matières: car j’écris ce billet de mon lit, en me remettant de l’attaque d’une huître sournoise, qui a fait fort de me rappeler que le constructivisme social s’arrête avec la chaîne du froid.

Nature and al.

Une petite semaine depuis le dernier billet et me voici de retour à Las Vegas en attendant de repartir demain pour l’Angleterre. Le plaisir de la découverte est passé et j’ai choisi de m’éloigner du Strip plein de visiteurs, de bruit et de fureur en ce week-end de Pâques. J’ai pris résidence downtown, où le public est différent, plus populaire, plus gros, plus mélangé. Hier soir, des hommes sandwich appellaient la foule à quitter le jeu pour revenir vers Jésus. Ce matin, alors que je buvais un café dehors (une rareté à Las Vegas), un type sans âge, en costume, peut-être ivre, est venu me saluer en m’expliquant être un ange.

A Las Vegas, les parcs naturels du sud de l’Utah que j’ai explorés en début de semaine semblent loin déjà. Je n’ai eu le temps, en posant trois jours de vacances, que de parcourir certains d’entre eux mais les paysages complètement cosmiques valaient bien les 1000 miles de trajet à travers le désert. L’usage qui est fait des parcs est étrange, dans la mesure où la conservation à l’américaine implique une mise en spectacle qui fait une large part à la voiture. Le parc d’Arches, un des plus fameux, pousse cette mise en automobile à un paroxysme et il est difficile de s’éloigner des foules pour profiter du paysage. Je me souviens avoir lu il y a quelques années un bon livre sur Yellowstone (« Playing God in Yellowstone ») par Alston Chase qui illustrait la tension extrême qui parcourait la régulation de la nature dans le parc. Jusque dans les années 1960-1970, les rangers distinguaient entre bonnes et mauvaises espèces pour justifier leurs pratiques de régulation de la faune. Dommage pour les loups, qui ont fait l’objet d’une destruction organisée jusqu’à leur extinction en 1935. Réintroduits depuis, les loups font partie comme en France d’un jeu complexe entre les acteurs sociaux pour déterminer la « Nature optimale », au milieu des incertitudes pesant sur le rôle des paramètres naturels et anthropiques dans l’évolution des écosystèmes. Plus récemment, Paul Robbins a conduit une analyse intéressante de la question de l’élan dans le nord du Yellowstone, « The politics of barstool biology », parue en 2006 dans Geoforum. Il montre que les divergences de vues qui s’expriment à propos des outils destinés à gérer la nature (et en particulier la population d’élans) ne suivent pas strictement des lignes de fracture entre environnementalistes et fonctionnalistes ou entre locaux et néoruraux, mais plutôt des lignes de classe entre prolétaires et bourgeois (si si).

 

 Je ne sais pas comment ces tensions s’expriment dans le cas des parcs du sud de l’Utah, où la contemplation des paysages compte davantage que l’observation de la faune sauvage. Mais plutôt qu’Arches, je recommanderais la visite du parc voisin et beaucoup moins fréquenté de Canyonlands où le regard est saisi par l’ampleur des paysages du haut plateau du Colorado.

Wizzzzzzzzz…. fait l’oiseau mouche

A regarder par la fenêtre les oiseaux mouches qui passent en trombe devant la fenêtre dans la lumière dorée d’une fin de journée dans le désert du Sonora, on en arriverait presque à oublier les montagnes de travail qui attendent. Elles se font fort, cependant, de se rappeler à ma mémoire et le congrès des géographes américains la semaine dernière à Las Vegas n’aura été qu’une parenthèse, au demeurant plutôt studieuse. J’ai beaucoup aimé l’ambiance générale du congrès. Même si le lieu, un hôtel-casino vieillissant au nord de Las Vegas Boulevard, n’était pas le plus agréable qui soit, les communications que j’ai entendues étaient intéressantes, voire très bonnes. Mike faisait un distinguo subtil entre une conference et un meeting – la différence entre les deux étant que dans ce dernier cas, les propositions de communication ne sont pas triées par un comité scientifique. En gros, vient et parle qui veut, dans la mesure où il/elle montre patte blanche. Le résultat peut être apocalyptique, bien sûr, mais je n’ai aucune raison de me plaindre ou de ricaner de ce que j’ai vu. Peut-être aurais-je des raisons de ricaner de ce que je n’ai pas vu. Par exemple “A Place called Enteria : The Gastro-geopolitics of the colon”. Dans le programme, c’est le titre le plus curieux qu’il m’ait été donné de voir mais d’autres pépites se cachent peut-être dans cet épais volume.

Après un papier sur la Moselle donné hier en séminaire à l’Université d’Arizona (interesting conflation of places) à l’invitation d’Agathe, je suis de retour… à la Moselle pour finir un article promis à Nicolas. C’est avec grand plaisir que je retrouve les questions d’eau qui m’ont occupé quelques années et qui trouvent dans le sud-ouest américain une résonance particulière. La visite du Hoover Dam (et le niveau si bas du Lac Mead: PIG), les controverses autour de l’irrigation urbaine dans l’Arizona, la vision des rivières asséchées du centre de Tucson, tout cela donne une consistance concrète aux questions de pénurie qui m’occupent actuellement. Et je réfléchis au mot de Michel Serres, qui explique que la pollution est une forme de prise de possession.

La semaine prochaine se passera dans l’Utah, sur des questions de déchets nucléaires. Je sens que je vais rentrer dans un monde parallèle. Comme le dit le Lonely Planet, « go to Temple Square on a night when there are few visitors and you may feel in danger to be nice-d to death ».

Résidus miniers, parfum de scandale?

Comme Eric l’a indiqué dans un commentaire sur le post précédent, France 3 a diffusé hier un long reportage en première partie de soirée sur la contamination de l’environnement par les stériles et les résidus de traitement provenant des mines d’uranium exploitées en France entre 1948 et 2001. Le reportage était bien conçu, même si la complexité des questions liées à la radioactivité rend difficile un traitement exhaustif et en particulier, arrive à répondre aux questions conjointes de la dangerosité et du risque. La distinction entre ces deux concepts fait partie de la trousse à outils du « cyndinologue ». Le risque n’est que la réalisation statistique du danger. La chute d’une météorite sur ma maison est dangereuse, mais sa probabilité d’occurence est infime. Le risque est donc faible, même si le danger (c’est-à-dire les dommages occasionnés par l’évènement) est très grand. Cette ambiguïté était au coeur du reportage d’hier soir. Pour les journalistes, le danger et le risque étaient assimilés. Pour l’industrie nucléaire et les pouvoirs publics, le risque est faible parce que la réalisation du danger (sanitaire notamment) est très peu probable.

Mais de quel danger s’agit-il? Car, comme le reportage le montrait bien, ce qui est en jeu ici, c’est la question des « faibles doses ». Les radiations ont deux types d’effets. Quand un corps vivant est exposé à de grandes quantités de radiations, des effets « déterministes » apparaissent, c’est-à-dire des symptômes aigus. L’ex-agent russe empoisonné au polonium en montrait quantité: chute des cheveux, lésions internes, etc. Mais quand les doses sont moins importantes, les effets sont « probabilistes »: apparition de cancers, problèmes de fertilité, etc, qui peuvent ne se déclarer que des années après l’exposition, s’ils se déclarent. En définitive, le rôle des normes est fondamental: ces normes d’exposition sont essentiellement des consensus scientifiques qui font l’objet d’une adaptation sociale sur le terrain. La norme n’est pas quelquechose d’absolu et le nucléaire opère dans un environnement puissamment nominaliste. Qu’est-ce qui est un déchet? Qu’est-ce qui est un résidu minier? Une entreprise peut-elle être poursuivie pour « abandon de déchets » quand ces produits ne sont pas des « déchets » au sens légal du terme? Voilà un beau cas d’école des relations entre géographie et droit qui m’occupent actuellement!

Lithium, reloaded

A good paper in the NY Times raises the issue of lithium provision that I mentioned in a previous post. Lithium is needed for car batteries and half of the proved deposits are in Bolivia, a country that has moved agressively in recent years to protect its sovereign rights over extractive resources. I guess the looming electric future will have to take a long deep look at material and political issues around electricity production and storage before coming of age. The geography of raw materials (esp. mining) is staging a comeback — both as a topic and as a subdiscipline within geography (see Gavin Bridge‘s work, for example). That’s great news for many reasons, one of the them being that mining resources and raw materials are great to map!

Désert…

N’est pas que le titre d’un livre surestimé du (surestimé aussi?) Le Clézio. Heureusement. C’est aussi un endroit où le regard perd ses repères coutumiers. Où la géographie, comme regard informé, trouve à s’épanouir comme nulle part ailleurs. « On dirait un manuel de géomorphologie » disait mon compagnon de baroude, dont le regard, précisément, était tellement plus informé que le mien. Les deux semaines passées à arpenter ces 25 km² de désert égyptien ont été extraordinaires. A marcher continument dans ce paysage au premier abord impénétrable, il livre peu à peu ses secrets.   Les éléments du relief se chargent de sens. Telles huîtres fossiles anecdotiques acquièrent subitement la noblesse d’un marqueur géologique fondamental. Ah, chères Exogyra Overwegi! Vous n’êtes pas que de jolis cendriers.

 

Plus sérieusement, j’ai beaucoup appris au cours de ces deux semaines. La machine à Pigs a parfaitement fonctionné et  malgré les caprices du GPS, j’envisage de  faire de la géoarchéologie mon nouveau hobby. Surtout s’il est restreint à ces paysages incroyables de l’oasis de Kharga. Et s’il se pratique au milieu d’un groupe d’archéologues formidables. Je n’ai qu’une hâte, y retourner.

En attendant, back to normal — and Yorkshire. Beaucoup de choses à faire en ce moment, notamment la préparation du  fieldwork qui s’étendra sur les prochains mois. Ca devrait être excitant, même si ce sera beaucoup moins silencieux et  beaucoup moins lumineux que les pistes du désert égyptien.

De la grande imprévisibilité de l’Orient et quelques autres choses

Pas mal de travail et de péripéties en ce moment… Entre la sécurité militaire égyptienne qui nous explique que la photographie aérienne par cerf-volant, ça ne va vraiment pas être possible, des working papers en pagaille, des rendez-vous dans les tours de La Défense et pas mal de lectures, je ne m’ennuie pas. Pour préciser un peu sur les lectures, je suis en ce moment immergé dans la littérature sur les commodities studies, c’est-à-dire sur le rôle des objets dans les interactions socio-spatiales. Mon ignorance était très grande sur ce sujet (je dois dire qu’initialement, ça m’évoquait surtout la médiologie de Régis Debray) mais j’ai été convaincu par certains des textes fondateurs de ce champ d’étude, et notamment le lumineux chapitre d’Appadurai (Commodities and the Politics of Value) dans le bouquin de 1986 qu’il a dirigé, The Social Life of Things. Les commodity studies sont une sorte de spécialité de Sheffield avec des représentants fameux comme Peter Jackson (non, pas le cinéaste de King Kong, mais son homonyme) et Nicky Gregson. Peter s’intéresse aux questions alimentaires et autrement qu’en faisant une géographie culturelle de la paëlla (suivez mon regard). Nicky s’est intéressée aux pratiques de mise au rebut des objets, donc aux déchets (ce qui explique aujourd’hui son rôle moteur, et ce n’est rien de le dire, dans The Waste of the World). Il y a beaucoup à apprendre, du point de vue du fond comme de la méthodologie, de ces études qui font une large places aux méthodes qualitatives et aux « ethnologies », en ayant toujours le souci de baliser les imaginaires géographiques. C’est assez étonnant comme en Angleterre, la frontière entre les disciplines semble plus perméable qu’en France. L’endroit d’où on parle a moins d’importance que ce que l’on dit. Je n’ai encore jamais entendu quelqu’un prononcer la phrase-couperet des géographes français: « Ce n’est pas de la géographie »… et pourtant, Dieu sait que parfois, ce n’est pas vraiment pas de la géographie. Il me reste à écrire un billet, évoqué  il y a quelques temps ici,  sur les communications les plus bizarres du congrès de la RGS en août, mais je me demande si je ne vais pas attendre d’avoir davantage de biscuit, et en particulier, de pouvoir vous entretenir du cirque des bizarreries auquel je devrais assister au congrès de l’Association des géographes américains, en mars à Las Vegas. Promis, je mettrai une photo de moi avec Elvis sur une gondole.

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Continuant sur mes lancées harveyesques, remerciant au passage Stéphane de sa vigilance — cf. commentaire du billet précédent — et m’étant juré que je vérifierai mieux mes informations les prochaines fois, je me suis plongé dans l’exploration de www.davidharvey.org, dont on suppose qu’il est le site officiel de David Harvey. Le site propose des vidéos des cours de Harvey sur Le Capital qui sont assez mythiques dans le milieu de la géographie anglosaxonne depuis qu’ils ont débuté, il y a une quarantaine d’années. Il n’a pas beaucoup changé Harvey, depuis le temps où j’avais commencé à suivre ce même cours quand il le donnait à Johns Hopkins, à Baltimore. Je lui trouve toujours un petit air de Marx. J’espère que la barbe n’est pas une obligation pour piger Le Capital, parce que sinon, je suis mal barré. Du point de vue du contenu, ce que je vois sur le site ne cadre pas vraiment avec mes souvenirs : à Baltimore, Harvey faisait beaucoup plus le « rinpoché », si on m’autorise cette métaphore tibétaine et limitait ses interventions à des sortes de paraboles cryptiques qui étaient extraordinairement frustrantes. Je me souviens avoir tenté de lui extraire un commentaire sur le statut de l’or dans le monde contemporain (parce que si mes souvenirs sont bons, depuis la conférence de la Jamaïque de 1976, l’or ne sert plus à garantir les monnaies entre elles au niveau international). J’en avais été pour mes frais, et j’avais donc décidé de ne plus aller à ce séminaire (il faut dire que lire 60 à 80 pages de Marx par semaine en anglais, c’était un peu rude à suivre). Là, les cours sont limpides et substantiels. Ils fournissent un très bon complément à la lecture « cover to cover » de Limits to Capital, dans laquelle je me suis lancé, en attendant de récupérer mon exemplaire du Capital (en français) que j’ai oublié récemment dans le très bel appartement d’un cousin prospère. J’espère que le livre ne trône pas sur la table à café du salon, preuve irréfutable de ma duplicité sociale.