Petit lait

« L’efficacité de l’agence financière de bassin s’est trouvé diminuée par la nécessité dans laquelle elle se trouvait de se faire accepter des autres acteurs du bassin: c’est encore la rivière qui fit les frais de la répugnance de l’Administration à appuyer des politiques publiques environnementales non consensuelles. »

RjG, « L’établissement d’un consensus contre la rivière », chapitre 10 de La pollution industrielle de la Moselle française, 2005, p.  317

« D’autre part, la recherche systématique du consensus peut éloigner la décision de l’optimum environnemental. Ainsi, la volonté du comité de bassin de Rhône-Méditerranée-Corse de contenir la progression des redevances a-t-elle eu des effets malthusiens sur les interventions. »

Rapport public annuel de la Cour des Comptes, « Les instruments de la gestion durable de l’eau », 2010, p. 634

 

Uranium

L’ « actualité » de l’uranium (comme disent les médias) est décidément très dense en ce moment. Confirmant une montée en puissance marquée depuis 2008, le Kazakhstan s’est maintenant fermement établi comme premier producteur mondial de minerai d’uranium. D’après World Nuclear News, le site d’informations nucléaires publié par la World Nuclear Association, le Kazakhstan a produit plus de 17000 tonnes d’uranium en 2010 (sur une production mondiale de 53000 tonnes, un record depuis le début des années 1990). Dans le même temps, on apprend que l’activité d’Areva a été tirée par les activités mines/amont du cycle, rendues. Il n’est peut-être pas impossible de voir une corrélation entre ces deux évènements, Areva ayant fortement développé sa présence au Kazakhstan ces dernières années.

France Culture

Aujourd’hui à 14h00, nous parlons avec Sylvain David dans l’émission de Sylvain Kahn (Planète Terre) sur France Culture. Le sujet de l’émission est « la géographie du nucléaire » et je pense que nous aurons l’occasion d’aborder les questions qui nous intéressent dans Cat_Mat (www.catmat.eu).

Gasland

Je suis allé voir Gasland, dimanche. Gasland, c’est une sorte de journal de route à travers l’Amérique du gas de schiste. Le film est très évocateur, très bien fait, et il a d’ailleurs été nominé aux Oscars dans la catégorie du meilleur documentaire. Le tableau dressé par Josh Fox a des airs d’apocalypse. Depuis 2005, les compagnies d’extraction de pétrole et de gaz sont exemptées des rigueurs du Safe Drinking Water Act américain – et ont donc toute latitude pour utiliser quantités de produits chimiques (750 d’après un récent rapport officiel, dont plus d’une trentaine de produits toxiques et cancérogènes) pour libérer le méthane contenu dans les formations sédimentaires profondes, via la technique du fracturage hydraulique (ou « fracking »). Poussées par l’administration Bush (et en particulier Dick Cheney, ancien PDG d’Haliburton), ces dispositions reviennent à empêcher la régulation des pratiques d’extraction, alors même que des contaminations des aquifères sont susceptibles de survenir, que ce soit au cours de la phase de forage des puits, des rejets d’eau contaminée en surface, ou par la remontée de méthane le long des fissures de la roche. Une bonne part du documentaire se passe chez les gens modestes qui ont à faire face à ces effets désastreux. Dans une séquence ahurissante, un habitant enflamme l’eau qui sort du robinet de sa cuisine.

 

Je m’attendais à un réquisitoire argumenté, pendant « gas de schiste » du film d’Al Gore. En fait, le film est beaucoup plus introspectif. Les paysages, les rivières sont des acteurs importants, par leur puissance d’évocation et les valeurs dont ils sont porteurs. Constellés de puits, de tuyaux, de réservoirs, remodelés pour faciliter l’extraction, arrachés aux habitants qui les occupent et qui leur donnent un sens, les paysages américains sont au coeur du débat.

Je m’attendais aussi à voir une salle comble, étant donnée l’actualité du gaz de schiste en France. Nous étions quatre dans la salle.

La ville sur la mer

En fin de semaine, j’étais en déplacement dans l’ouest de la France, pour faire des visites de sites nucléaires. C’est là que nous avons appris, vendredi matin, la nouvelle du terrible séisme qui a frappé le Japon et des conséquences en chaîne sur les populations, les villes, et les infrastructures nucléaires. A l’heure de ce post, les impacts sanitaires et environnementaux ne sont pas encore complètement connus, et probablement encore en devenir tant les incertitudes sont fortes, mais il est déjà évident que ce drame aura des conséquences très concrètes sur la « renaissance du nucléaire » et la construction de nouvelles centrales. L’Indonésie persistera-t-elle dans sa volonté de construire des centrales, ou bien se rangera-t-elle à l’avis, rescindé depuis par le pouvoir, de l’assemblée islamique qui y avait déclaré le nucléaire impur (haram), comme l’écrivait Sulfikar Amir? Les centrales actuelles et futures sont conçues pour résister à un séisme de magnitude 7 et je ne sais pas de combien la prise en compte de séismes de magnitude supérieure serait susceptible de renchérir le coût de construction, déjà considérable, d’une centrale nucléaire moderne.


On prend conscience, en visitant les chantiers, de la complexité de leur mise en oeuvre, du gigantisme de l’entreprise. Cette PIG montre les voitures des travailleurs sur le chantier de Flamanville: les parkings prévus sur le site sont trop exigus pour accueillir les véhicules des 2500 ouvriers actuellement présents. La file se prolonge sur plus d’un kilomètre et sera probablement encore plus conséquente cet été, quand ce seront 3800 ouvriers qui seront présents lors du lancement de la phase électrotechnique du chantier. La mer fournit un arrière-plan grandiose, vaguement menaçant, au gigantisme de la construction.

Fossil bubbles

Un excellent article sur le gaz de schiste dans le New York Times. C’est une thématique dont j’ai entendu parler en Ardèche vendredi et qui agite beaucoup au niveau local. On m’expliquait ainsi que les permis d’explorer n’étaient pas opposables, car dans le sous-sol, l’Etat fait ce qu’il veut (il en est propriétaire). Je connaissais ces particularités du code minier, mais ce maximalisme m’a tout de même un peu surpris. Les effondrements miniers dans le Nord et en Lorraine, et la mise en cause des exploitants et de l’Etat, n’auraient donc pas eu de conséquences sur les pratiques de concession et d’exploration? On comprend l’inquiétude des habitants, à voir ainsi circuler dans leur sous-sol des quantités importantes de produits fracturants. Je serais bien curieux de mieux connaître le dossier du point de vue des autorités compétentes…

Géographie et bande dessinée

On m’a offert hier un livre paru en septembre chez J-C Lattès et qui m’avait échappé. Intitulé « Le ciel ne va pas nous tomber sur la tête », il rassemble un ensemble de géographes autour d’un thème: pourquoi la crise de l’environnement, ce n’est pas si grave que ça. Il y a beaucoup de choses intéressantes dans le livre – en particulier, l’usage répété d’un « les géographes » collectif, qui paraîtrait ahurissant dans d’autres disciplines (peut-on imaginer un sociologue parler au nom « des sociologues », par exemple?). Je n’ai pas encore fini le livre, mais son existence est en soi très intéressante en ce qu’elle révèle des points aveugles de la discipline, telle qu’elle se pratique aujourd’hui en France. Ce qui frappe, en particulier, c’est la volonté farouche de s’abstraire et du politique et des questions économiques – comme si les questions environnementales étaient aujourd’hui des questions apolitiques, où l’économie ou l’argent n’intervenaient jamais.

Faster, pussycat! Cut, cut!

Une extraordinaire application Flash dans le Guardian aujourd’hui, alors que le chancellier de l’échiquier s’apprête à annoncer où seront trouvés les 49 81 MILLIARDS  de £ qu’il s’apprête à couper dans le budget…

La présentation graphique est phénoménale: d’un coup d’oeil, la répartition du budget est visible et compréhensible. Et le jeu est de choisir où on ferait, soi, les coupes budgétaires.  Pour les fâchés avec la comptabilité nationale (comme moi), c’est très pédagogique.

C’est la zone

J’ai enfin terminé le livre d’Andrew Barry, Political machines: Governing a technological society. Vous me direz, il est paru en 2001, il était temps… Oui, mais je l’ai lu minutieusement et j’en ai tiré pas mal de choses. L’argument de Barry, qui fait entièrement sens, est de prendre au sérieux les implications politiques de la technologie. Ce qui revient à dire qu’il ne parle pas de « politique de la science et de la technologie », mais qu’il interroge la manière dont la technologie informe le politique. Un des concepts les plus intéressants dans le livre est ce lui  de « technological zone », qu’il définit comme « a space of circulation within which technologies take more or less standardized forms ». Les « zones technologiques » constituent des enjeux fondamentaux pour les gouvernements contemporains, autant que la défense de leurs territoires ou de leurs frontières. La question de la souveraineté est reposée par la technologie: contrôler les technologies de diffusion hertzienne, les technologies relatives à la circulation des trains, définir le régime de protection de la propriété intellectuelle… autant d’aspects qui sont éminemment politiques. Ce qui est particulièrement intéressant dans le livre, c’est que l’auteur l’applique à l’Union européenne, définie comme « regulatory state » qui procède, justement, par la définition de zones technologiques superposées. J’ai trouvé que cette entrée dans la question européenne était rafraîchissante et changeait pas mal des approches géographiques classiques (qui font grand cas des politiques de cohésion territoriale et des fonds structurels).

Géographie et droit

Avec Yves et Stéphanie, nous nous sommes rendus vendredi et samedi à un séminaire « Géographie et droit » organisé à Carcassonne par Nadia Belaidi, Geneviève Koubi et Frédéric Ogé. C’était l’occasion de prendre la mesure du développement de ce champ, (re)lancé par la publication de l’ouvrage dirigé par Patrick Forest, et de discuter d’approches conjointes avec des géographes, des juristes, mais aussi d’autres participants qui avaient rencontré très directement le nexus droit-géographie à la faveur de leurs activités professionnelles ou des circonstances de leur vie personnelle. J’ai été très heureux de faire la connaissance d’une participante qui avait contesté avec succès le plan de prévention des risques d’inondation qui plaçait sa maison en zone inondable et s’était, poour ce faire, emparé de toutes les ressources pratiques et théoriques du droit et de la géographie. Les discussions furent animées et m’ont amené à faire quelques constatations.

La première, c’est que la réflexion géographique contemporaine sur la nature de l’espace n’a pas percolé en dehors du cadre de la discipline: les géographes ne conçoivent plus l’espace ni comme un contenant newtonien (donc un espace positionnel), ni comme la « chose étendue », positive dans sa matérialité. Actuellement, la perspective dominante voit l’espace comme une réalité relationnelle, produite par les acteurs sociaux. Or, cette acception, curieusement, ne trouve que peu d’échos chez les juristes, qui s’intéressent principalement aux phénomènes de délimitation et de qualification juridiques des zones.

La seconde, c’est que je me suis fait vertement recevoir quand j’ai laissé entendre (maladroitement) que c’est le caractère performatif du droit qui intéressait les géographes, c’est-à-dire la dimension normative du droit entendue comme ressources pour les acteurs sociaux, sa capacité à être mobilisé en vue d’une intervention. Là, ça coince: les juristes présents étaient assez véhéments pour dire leur peu d’intérêt pour la question de l’application concrète du droit. Il leur paraissait plus riche de conduire une généalogie des mentions et des usages de la géographie dans la formulation du droit, à la fois textuelle mais aussi matérielle (par exemple, dans le cas de la carte judiciaire).

Enfin, et c’est la dernière remarques, il y a un très gros enjeu de vocabulaire pour travailler sur les relations entre droit et géographie: quand je disais « performativité », le mot entendu était « effectivité ». Rien à voir. D’où l’idée lancée par Frédéric de commencer par rédiger une sorte de lexique bilingue, droit-géographie.