Archive forGéographie

Dark archival matter

Avec le printemps reviennent les hirondelles, et les demandes de dérogation pour la consultation des archives nationales. J’avais identifié en septembre un certain nombre de cartons d’archives qui m’intéressaient aux AN, où je ne suis jamais allé (je connais bien en revanche les archives municipales de Thionville). La base PRIAM3 permet de plonger, à partir de mots clés, dans toutes les archives récentes. Parmi les cartons auxquels j’avais demandé l’accès le 21 septembre 2011, je n’ai obtenu, le 12 avril 2012, l’autorisation de n’en consulter qu’environ la moitié. J’ai deux mois pour formuler un recours auprès de la Commission d’accès aux documents administratifs mais j’ai peu d’espoir étant donné la motivation du refus qui m’a été opposé. J’avais eu le même problème en Lorraine quand j’avais demandé des cartons relatifs à la politique régionale en matière de pollution industrielle de l’eau. Finalement, j’avais eu gain de cause sans avoir à faire une demande officielle à la CADA – les dossiers en question n’étant pas d’une sensibilité extrême. Le problème est renforcé par le caractère composite de certains cartons, qui contiennent des dossiers d’inégale sensibilité. Il est techniquement possible de n’obtenir communication que de quelques dossiers d’un carton mais cela ralentit le processus d’autorisation. En tout état de cause, je suis impatient de me plonger dans ces cartons. La densité des archives en fait un matériau extraordinaire pour comprendre rapidement une situation.

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Petit lait

« L’efficacité de l’agence financière de bassin s’est trouvé diminuée par la nécessité dans laquelle elle se trouvait de se faire accepter des autres acteurs du bassin: c’est encore la rivière qui fit les frais de la répugnance de l’Administration à appuyer des politiques publiques environnementales non consensuelles. »

RjG, « L’établissement d’un consensus contre la rivière », chapitre 10 de La pollution industrielle de la Moselle française, 2005, p.  317

« D’autre part, la recherche systématique du consensus peut éloigner la décision de l’optimum environnemental. Ainsi, la volonté du comité de bassin de Rhône-Méditerranée-Corse de contenir la progression des redevances a-t-elle eu des effets malthusiens sur les interventions. »

Rapport public annuel de la Cour des Comptes, « Les instruments de la gestion durable de l’eau », 2010, p. 634

 

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Gasland

Je suis allé voir Gasland, dimanche. Gasland, c’est une sorte de journal de route à travers l’Amérique du gas de schiste. Le film est très évocateur, très bien fait, et il a d’ailleurs été nominé aux Oscars dans la catégorie du meilleur documentaire. Le tableau dressé par Josh Fox a des airs d’apocalypse. Depuis 2005, les compagnies d’extraction de pétrole et de gaz sont exemptées des rigueurs du Safe Drinking Water Act américain – et ont donc toute latitude pour utiliser quantités de produits chimiques (750 d’après un récent rapport officiel, dont plus d’une trentaine de produits toxiques et cancérogènes) pour libérer le méthane contenu dans les formations sédimentaires profondes, via la technique du fracturage hydraulique (ou « fracking »). Poussées par l’administration Bush (et en particulier Dick Cheney, ancien PDG d’Haliburton), ces dispositions reviennent à empêcher la régulation des pratiques d’extraction, alors même que des contaminations des aquifères sont susceptibles de survenir, que ce soit au cours de la phase de forage des puits, des rejets d’eau contaminée en surface, ou par la remontée de méthane le long des fissures de la roche. Une bonne part du documentaire se passe chez les gens modestes qui ont à faire face à ces effets désastreux. Dans une séquence ahurissante, un habitant enflamme l’eau qui sort du robinet de sa cuisine.

 

Je m’attendais à un réquisitoire argumenté, pendant « gas de schiste » du film d’Al Gore. En fait, le film est beaucoup plus introspectif. Les paysages, les rivières sont des acteurs importants, par leur puissance d’évocation et les valeurs dont ils sont porteurs. Constellés de puits, de tuyaux, de réservoirs, remodelés pour faciliter l’extraction, arrachés aux habitants qui les occupent et qui leur donnent un sens, les paysages américains sont au coeur du débat.

Je m’attendais aussi à voir une salle comble, étant donnée l’actualité du gaz de schiste en France. Nous étions quatre dans la salle.

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La ville sur la mer

En fin de semaine, j’étais en déplacement dans l’ouest de la France, pour faire des visites de sites nucléaires. C’est là que nous avons appris, vendredi matin, la nouvelle du terrible séisme qui a frappé le Japon et des conséquences en chaîne sur les populations, les villes, et les infrastructures nucléaires. A l’heure de ce post, les impacts sanitaires et environnementaux ne sont pas encore complètement connus, et probablement encore en devenir tant les incertitudes sont fortes, mais il est déjà évident que ce drame aura des conséquences très concrètes sur la « renaissance du nucléaire » et la construction de nouvelles centrales. L’Indonésie persistera-t-elle dans sa volonté de construire des centrales, ou bien se rangera-t-elle à l’avis, rescindé depuis par le pouvoir, de l’assemblée islamique qui y avait déclaré le nucléaire impur (haram), comme l’écrivait Sulfikar Amir? Les centrales actuelles et futures sont conçues pour résister à un séisme de magnitude 7 et je ne sais pas de combien la prise en compte de séismes de magnitude supérieure serait susceptible de renchérir le coût de construction, déjà considérable, d’une centrale nucléaire moderne.


On prend conscience, en visitant les chantiers, de la complexité de leur mise en oeuvre, du gigantisme de l’entreprise. Cette PIG montre les voitures des travailleurs sur le chantier de Flamanville: les parkings prévus sur le site sont trop exigus pour accueillir les véhicules des 2500 ouvriers actuellement présents. La file se prolonge sur plus d’un kilomètre et sera probablement encore plus conséquente cet été, quand ce seront 3800 ouvriers qui seront présents lors du lancement de la phase électrotechnique du chantier. La mer fournit un arrière-plan grandiose, vaguement menaçant, au gigantisme de la construction.

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Fossil bubbles

Un excellent article sur le gaz de schiste dans le New York Times. C’est une thématique dont j’ai entendu parler en Ardèche vendredi et qui agite beaucoup au niveau local. On m’expliquait ainsi que les permis d’explorer n’étaient pas opposables, car dans le sous-sol, l’Etat fait ce qu’il veut (il en est propriétaire). Je connaissais ces particularités du code minier, mais ce maximalisme m’a tout de même un peu surpris. Les effondrements miniers dans le Nord et en Lorraine, et la mise en cause des exploitants et de l’Etat, n’auraient donc pas eu de conséquences sur les pratiques de concession et d’exploration? On comprend l’inquiétude des habitants, à voir ainsi circuler dans leur sous-sol des quantités importantes de produits fracturants. Je serais bien curieux de mieux connaître le dossier du point de vue des autorités compétentes…

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Géographie et bande dessinée

On m’a offert hier un livre paru en septembre chez J-C Lattès et qui m’avait échappé. Intitulé « Le ciel ne va pas nous tomber sur la tête », il rassemble un ensemble de géographes autour d’un thème: pourquoi la crise de l’environnement, ce n’est pas si grave que ça. Il y a beaucoup de choses intéressantes dans le livre – en particulier, l’usage répété d’un « les géographes » collectif, qui paraîtrait ahurissant dans d’autres disciplines (peut-on imaginer un sociologue parler au nom « des sociologues », par exemple?). Je n’ai pas encore fini le livre, mais son existence est en soi très intéressante en ce qu’elle révèle des points aveugles de la discipline, telle qu’elle se pratique aujourd’hui en France. Ce qui frappe, en particulier, c’est la volonté farouche de s’abstraire et du politique et des questions économiques – comme si les questions environnementales étaient aujourd’hui des questions apolitiques, où l’économie ou l’argent n’intervenaient jamais.

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David Harvey

C. m’envoie ce lien: c’est juste excellent!

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De la matérialité en période de fêtes

La fin de l’année est assez intense, je dois dire, à jongler sans rien faire tomber avec les balles de mes vies parallèles.  L’important est d’apprendre non pas la coordination, mais les différences de hauteur entre les balles — envoyer celle là plus haut pour se laisser le temps de relancer cette autre, plus proche. Entre le jonglage, ou peut-être au milieu, je m’emploie à lire abondamment — j’ai fini le gros pavé de Descola, « Entre Nature et Culture », que je m’étais promis de lire depuis longtemps.  Je lis beaucoup de Latour, que j’apprécie de plus en plus (et que j’ai trouvé très agréable et stimulant à écouter il y a deux semaines); et beaucoup de Callon, dont la langue est moins fleurie, moin sémillante, mais les préoccupations peut-être davantage proches des miennes. J’ai fini dans le train hier le bouquin de Souriau auquel Latour fait maintenant sans cesse référence (au point d’en susciter une nouvelle édition, plus de 65 ans après la première). J’ai repris le bouquin de Daniel Miller sur la matérialité et je m’emploie à lire autour, pour couvrir un peu mieux théoriquement le thème complexe de la matérialité en sciences sociales.
Ah, la matérialité! Sans entrer dans les détails de ses méandres académiques, il est intéressant de constater qu’elle constitue aujourd’hui une donnée stratégique dans les luttes intradisciplinaires — cf. les appels en géographie anglosaxonne à « rematérialiser » les débats après le « cultural turn », et la réaction assez violente de ceux qui se sentent menacés par cette évolution — John Wylie par exemple. Je n’interprète pas autrement le bizarre article d’Environment and Planning A qui ressemble à un cri désespéré, à un « Non, je ne suis pas nu! Non, je ne suis pas mort », hugolien dans son écho caverneux et ses promesses d’apocalypse. En même temps, et c’est comme cela que s’explique ma stratégie de lecture, cher et hypothétique lecteur, l’approche de la matérialité en géographie anglosaxonne ne me convainc pas, parce qu’elle fait bon marché des médiations. Tout se passe comme si l’agency des matières (pour reprendre le concept toujours controversé d’Andrew Pickering) s’exprimait de manière isotopique, sans considération pour les dispositifs de prise en charge qui non seulement tentent de les réguler, mais qui d’une certaine manière, sont des conditions de possibilités de l’expression de l’agency des matières elle-même. Le risque est d’aboutir, comme me le confiait un célèbre universitaire britannique à l’issue d’un séminaire l’année dernière à Londres où nous nous étions retrouvés à quelques-uns à finir une méchante bouteille de blanc sicilien en face du mémorial à Albert, trainés là par cet éminent collègue qui proclamait son amour sans partage pour ce monument kitsch, le risque donc est d’aboutir à refétichiser les matières et les objets.


Cela dit et ce sera ma conclusion, je vais re-réfléchir au fétichisme des objets et des matières: car j’écris ce billet de mon lit, en me remettant de l’attaque d’une huître sournoise, qui a fait fort de me rappeler que le constructivisme social s’arrête avec la chaîne du froid.

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Nature and al.

Une petite semaine depuis le dernier billet et me voici de retour à Las Vegas en attendant de repartir demain pour l’Angleterre. Le plaisir de la découverte est passé et j’ai choisi de m’éloigner du Strip plein de visiteurs, de bruit et de fureur en ce week-end de Pâques. J’ai pris résidence downtown, où le public est différent, plus populaire, plus gros, plus mélangé. Hier soir, des hommes sandwich appellaient la foule à quitter le jeu pour revenir vers Jésus. Ce matin, alors que je buvais un café dehors (une rareté à Las Vegas), un type sans âge, en costume, peut-être ivre, est venu me saluer en m’expliquant être un ange.

A Las Vegas, les parcs naturels du sud de l’Utah que j’ai explorés en début de semaine semblent loin déjà. Je n’ai eu le temps, en posant trois jours de vacances, que de parcourir certains d’entre eux mais les paysages complètement cosmiques valaient bien les 1000 miles de trajet à travers le désert. L’usage qui est fait des parcs est étrange, dans la mesure où la conservation à l’américaine implique une mise en spectacle qui fait une large part à la voiture. Le parc d’Arches, un des plus fameux, pousse cette mise en automobile à un paroxysme et il est difficile de s’éloigner des foules pour profiter du paysage. Je me souviens avoir lu il y a quelques années un bon livre sur Yellowstone (« Playing God in Yellowstone ») par Alston Chase qui illustrait la tension extrême qui parcourait la régulation de la nature dans le parc. Jusque dans les années 1960-1970, les rangers distinguaient entre bonnes et mauvaises espèces pour justifier leurs pratiques de régulation de la faune. Dommage pour les loups, qui ont fait l’objet d’une destruction organisée jusqu’à leur extinction en 1935. Réintroduits depuis, les loups font partie comme en France d’un jeu complexe entre les acteurs sociaux pour déterminer la « Nature optimale », au milieu des incertitudes pesant sur le rôle des paramètres naturels et anthropiques dans l’évolution des écosystèmes. Plus récemment, Paul Robbins a conduit une analyse intéressante de la question de l’élan dans le nord du Yellowstone, « The politics of barstool biology », parue en 2006 dans Geoforum. Il montre que les divergences de vues qui s’expriment à propos des outils destinés à gérer la nature (et en particulier la population d’élans) ne suivent pas strictement des lignes de fracture entre environnementalistes et fonctionnalistes ou entre locaux et néoruraux, mais plutôt des lignes de classe entre prolétaires et bourgeois (si si).

 

 Je ne sais pas comment ces tensions s’expriment dans le cas des parcs du sud de l’Utah, où la contemplation des paysages compte davantage que l’observation de la faune sauvage. Mais plutôt qu’Arches, je recommanderais la visite du parc voisin et beaucoup moins fréquenté de Canyonlands où le regard est saisi par l’ampleur des paysages du haut plateau du Colorado.

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Wizzzzzzzzz…. fait l’oiseau mouche

A regarder par la fenêtre les oiseaux mouches qui passent en trombe devant la fenêtre dans la lumière dorée d’une fin de journée dans le désert du Sonora, on en arriverait presque à oublier les montagnes de travail qui attendent. Elles se font fort, cependant, de se rappeler à ma mémoire et le congrès des géographes américains la semaine dernière à Las Vegas n’aura été qu’une parenthèse, au demeurant plutôt studieuse. J’ai beaucoup aimé l’ambiance générale du congrès. Même si le lieu, un hôtel-casino vieillissant au nord de Las Vegas Boulevard, n’était pas le plus agréable qui soit, les communications que j’ai entendues étaient intéressantes, voire très bonnes. Mike faisait un distinguo subtil entre une conference et un meeting – la différence entre les deux étant que dans ce dernier cas, les propositions de communication ne sont pas triées par un comité scientifique. En gros, vient et parle qui veut, dans la mesure où il/elle montre patte blanche. Le résultat peut être apocalyptique, bien sûr, mais je n’ai aucune raison de me plaindre ou de ricaner de ce que j’ai vu. Peut-être aurais-je des raisons de ricaner de ce que je n’ai pas vu. Par exemple “A Place called Enteria : The Gastro-geopolitics of the colon”. Dans le programme, c’est le titre le plus curieux qu’il m’ait été donné de voir mais d’autres pépites se cachent peut-être dans cet épais volume.

Après un papier sur la Moselle donné hier en séminaire à l’Université d’Arizona (interesting conflation of places) à l’invitation d’Agathe, je suis de retour… à la Moselle pour finir un article promis à Nicolas. C’est avec grand plaisir que je retrouve les questions d’eau qui m’ont occupé quelques années et qui trouvent dans le sud-ouest américain une résonance particulière. La visite du Hoover Dam (et le niveau si bas du Lac Mead: PIG), les controverses autour de l’irrigation urbaine dans l’Arizona, la vision des rivières asséchées du centre de Tucson, tout cela donne une consistance concrète aux questions de pénurie qui m’occupent actuellement. Et je réfléchis au mot de Michel Serres, qui explique que la pollution est une forme de prise de possession.

La semaine prochaine se passera dans l’Utah, sur des questions de déchets nucléaires. Je sens que je vais rentrer dans un monde parallèle. Comme le dit le Lonely Planet, « go to Temple Square on a night when there are few visitors and you may feel in danger to be nice-d to death ».

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